Le pont sans issue

Les pages commencent à me manquer. Pourtant, je ne compte pas raccourcir les instants qu’il me reste et dont je profite du mieux que je peux. J’ai trop manqué à ma propre vie pour me réjouir, et maintenant c’est la peur de partir qui me ronge. Par chance, il y a trois jours, j’ai découvert un pont qui ne relie aucune terre d’un bout à l’autre, alors que je me baladais dans un parc grouillant de monde, en un après-midi ensoleillé. J’ignore ce qui a guidé mes pas jusqu’à lui. Plus je me pose la question, plus les réponses s’éloignent de moi, hors de portée à mesure que je cours vers elles. Je me souviens que je marchais à contre-courant, que j’aurais pu perdre l’équilibre ; j’étais tellement bouleversé. Les vieux sacs d’os et de chair comme moi peuvent marcher en plein milieu de la route le cœur tranquille. Je me souviens aussi de ces jeunes gens allongés dans l’herbe, à lire, discuter et se prélasser, de ce petit garçon sur sa trottinette qui ne regardait pas devant lui, suivi de loin par son père en jogging hurlant son prénom. Et les pétales de cerisiers tombaient comme une pluie légère. On aurait dit des plumes.

Tandis que mon regard parcourait l’horizon, je me suis retrouvé nez-à-nez avec le pont sans issue. Il était là, une tache dans ce décor champêtre de bons vivants. Il m’attendait mais n’avait rien à faire ici. Je me suis même demandé s’il était réel. J’ai été attiré jusqu’à lui, d’une façon ou d’une autre, malgré le vent qui tentait de me repousser. Je ne me suis pas défilé, j’ai tenu tête et j’ai avancé. Le pourquoi et le comment ne m’ont pas traversé l’esprit. Pour tout dire, je crois que l’espace de quelques minutes, mon esprit m’a abandonné. Quand je suis revenu à moi, j’étais assis au bord du pont, là où l’eau est si profonde que l’on peut s’y cacher. Mes mollets pendaient et mes chaussures de marche effleuraient la surface de l’eau. Le dos voûté, j’ai exploré l’environnement de mes yeux. Le soleil siégeait à ma droite, partiellement couvert par de grands arbres en forme d’épées. Les nuages avaient ce tempérament que je préférais : petits et blancs comme neige, faciles à dessiner. Un ciel bleu turquoise, une couleur de fiction, occupait tout l’espace, imposant. Pas un avion ne venait gâcher cette toile immaculée, ni eux ni leur panache brumeux. Soudain, les soubresauts de deux canards m’ont surpris. Je les ai regardés battre des ailes, j’ai observé leurs palmes courir sur l’eau, jusqu’à ce qu’ils prennent leur envol. L’un des deux a rattrapé l’autre et ils ont fini par se chamailler. Leur caprice a fait voler en éclat le silence qui régnait en maître. Il a suffi de deux petits canards pour qu’il s’échappe. Le silence est bien peureux, mais j’appréciais sa compagnie. Peut-être qu’il reviendra, ai-je pensé.

Ensuite, le vent s’est amusé à remuer l’eau, éclaboussant mes chaussures à son passage. Il l’a fait exprès, l’insouciant qui n’écoute rien ni personne. Il en profitait pour balayer mes cheveux maigres et cassants. Leurs frottements m’ont fait penser à de la paille. Je me rappelle de ce détail parce que j’ai eu la sensation de m’être transformé en épouvantail. À quoi sert un épouvantail sur un point d’eau ? En plus, je ne voyais aucun poisson à surveiller, seulement quelques canards et l’arrivée des avions. Après le départ des oiseaux, je me suis demandé ce que je faisais là. Le « pourquoi » et le « comment » ont refait surface et je n’avais aucune envie de me confronter à eux. Pour une fois que je trouve un endroit qui me tire de mes remords quotidiens, il a fallu que je revienne à la raison. Pourtant, quand je suis assis sur ce pont, je me sens au bord d’un précipice. Je suis libre de sauter. Je suis libre de contempler le paysage, de dormir le dos droit ou de parler tout seul. À cet endroit précis, l’air change de parfum, l’atmosphère s’éclaire et gagne en légèreté, ce qui me procure le plaisir de flotter entre les abysses et les rêves. Je n’ai plus besoin de respirer et je n’ai plus mal au dos. Je n’ai pas ressenti une telle quiétude depuis… Je me répète, je le sais, et les pages me manquent aussi. C’est plus fort que moi, je suis retourné m’asseoir sur le pont les deux jours suivants.

Cet après-midi, le programme était le même : m’installer à mon poste d’observation et méditer. Seulement, quand je suis arrivé au parc, j’ai remarqué quelqu’un assis à ma place. Je n’ai pas réfléchi davantage. J’ai accéléré la cadence, si fougueusement que j’ai dû reprendre mon souffle à une vingtaine de mètres de la ligne d’arrivée. C’est là que je l’ai vue. Une jeune fille aux cheveux courts installée en tailleur. Elle me tournait le dos, un carnet ou bien un livre entre ses mains. Je ne pouvais pas voir son visage. La constater ici m’a déboussolé. Jusqu’à maintenant, je pensais être le seul à avoir connaissance de ce coin de paradis. Je croyais être unique, capable de sentir la matière la plus brute du bonheur. Et puis, j’ai regardé autour de moi. L’étang, les sentiers, les arbres, le monde. J’ai commis une erreur : le pont a sa place dans ce décor. Il est le noyau du parc, celui qui nous rappelle que nous sommes libres, que nous pouvons être proches de nos sentiments et de la nature. Finalement, je suis content que quelqu’un d’autre s’en inspire. J’ai fait mes adieux au silence, au vent et aux oiseaux, et j’ai fait demi-tour, en quête d’un nouveau souvenir à inscrire dans ce journal. En y pensant, je me dis que si ce pont était le dernier de mes souvenirs, j’en serais satisfait.

Pirates

 La lune n’a pas encore atteint son apogée dans le ciel nocturne qu’une troupe de gens de tous âges sont déjà à leur poste. Cédric est parmi eux, tout excité par cette soirée dont il rêvait depuis trop longtemps. Son instinct lui dicte qu’il est le seul novice du groupe, cela n’a pas d’importance. La salle de concert, minuscule de l’extérieur, donne sur une ruelle réservée aux piétons, en plein cœur de la ville envahie par les étudiants.

 Ce dernier a longuement hésité sur sa tenue de soirée, qui doit respecter à tout prix les codes voulus par le monde du rock. Il faudrait un T-shirt arborant un groupe mondialement connu comme AC/DC, détenteur du deuxième album le plus vendu au monde, ou encore Queen, sans parler de The Beatles. Il est cependant possible de porter des T-shirts de groupe que tout le monde porte sans savoir de quoi il s’agit, comme Killing Joke ou Ramones.

 Cédric a choisi le T-shirt du groupe qu’il compte voir en concert ce soir, c’est une idée très appréciée. Il est noir uni avec comme imprimé la pochette de leur dernier album. Cédric n’est pas très grand, il nage un peu dedans. Pour le moment, il n’a pas de tatouage et il n’a pas envie d’en avoir. Ses quelques bracelets rivet en cuir lui conviennent. L’étudiant voulait porter son bracelet de force offert par sa grande sœur Agathe, mais il compresse trop son poignet. Enfin vient le choix douloureux entre les Doc Martens et les Converse. Cédric n’a pas de Doc, de nos jours la qualité des chaussures baisse pour un prix identique, et puis, les Converse sont beaucoup plus agréables à porter. Les siennes sont montantes, bleu foncé et munies de semelles fines et blanches. Elles étaient présentées sur une table en bois dans une friperie quand il les a découvertes, impatientes de trouver un nouveau porteur. Elles sont un peu usées, mais à son goût et à la bonne pointure. Quelle chance, ce n’est pas donné à tout le monde, des Converse.

 Le voilà, notre petit Cédric, paré pour la grande aventure, présenté sous son meilleur jour.
 Il ne se posera jamais la question, mais il peut s’habiller comme il veut pour aller à un concert.

 Le bâtiment est compressé entre deux autres, lesquels s’étendent sur toute la ruelle. Autour de lui, les bars, boîtes de nuit et restaurants sont les plus prisés des fêtards. La façade est en bois, peinte en blanc, avec deux fenêtres battantes au premier étage et deux fenêtres lucarnes au second, toutes salies par des traces de doigts. Le toit en ardoise apporte une élégance minime. De loin, personne ne penserait qu’il s’agit là d’une salle de concert. Cédric, un peu intimidé par l’endroit et le monde, s’attarde sur ce qu’il voit au rez-de-chaussée depuis la ruelle. Trois fenêtres à l’ancienne rouge vif lui font découvrir une toute petite entrée avec un bar à sa gauche, derrière lequel vont et viennent les gérants qui portent tous une tenue similaire à la sienne. De l’autre côté de ce bar, des gens discutent et boivent des bières dans un gobelet avec des inscriptions que Cédric ne peut pas lire à une telle distance. Ce dernier respire un grand coup et se dirige vers l’entrée, à droite des fenêtres rouges, non sans une onde de stress qui marque des plis sur son front.

 Un agent de sécurité à la peau noir ébène doit baisser la tête pour découvrir le jeune peureux. Celui-ci lui tend son billet d’une main tremblante et passe sans encombre. Aucun des deux ne s’est vraiment regardé, seuls des bonsoir et merci à peine audibles se sont croisés.
 On entend une grosse caisse de batterie, au rythme lent et au son étouffé, depuis une pièce derrière l’entrée en forme de carré. En entrant, Cédric remarque l’escalier en bois de hêtre emmuré à sa droite. L’air chaud lui fouette le visage, pourtant, Cédric frissonne, sûrement par timidité. Il se fraye un chemin, manque à plusieurs reprises de renverser la bière d’un voisin, en direction du bar. Il est fait en bois de chêne, lisse, avec pour seule décoration un nombre incalculable d’autocollants de divers groupes et de logos que Cédric ne reconnaît pas. D’ailleurs, le bar n’est pas le seul. Tous les murs ont cette décoration, en plus des affiches indiquant les évènements à venir et les programmes du trimestre disposés sur une étagère. Derrière le bar sont alignées bouteilles et tireuses, ainsi que de quoi faire des cocktails.

 Cédric commande une Stella Artois en 25cl, de quoi l’ambiancer un petit moment. Il n’est pas le seul à venir seul, mais il n’a aucune envie d’aller parler à des inconnus. C’est comme cela qu’il veut savourer son premier concert : profiter un maximum, à sa façon. Quand il est entré, cinq minutes de concert se sont écoulées. Sans perdre un instant, Cédric emprunte la porte du fond, après le bar, traverse ainsi ce qu’il devine uniquement par l’odeur comme étant des toilettes, et ouvre une seconde porte donnant accès à la salle.

 Les quatre hommes anglais composant les membres du groupe portent tous une chemise. La chemise à rayures noires et blanches du bassiste, la chemise bleu uni du guitariste, celle d’un marron tacheté du batteur et la dernière à manches longues du chanteur dont la danse laisse Cédric perplexe. En tant que première fois, son choix est le meilleur qu’il pouvait faire, et il s’en rendra très vite compte, en bien comme en mal. Le genre de musique est un post-punk que peu de gens dans la salle ont l’habitude d’écouter, ce qui ne les empêche pas de s’enivrer. Cédric est parvenu à compter six projecteurs derrière le groupe, trois de chaque côté. Les deux du haut sont blancs et s’amusent à balayer la foule en dessinant des cercles de lumière, ceux du milieu passent du vert au rouge et restent fixes, et les deux derniers tournent sur eux-mêmes en projetant plusieurs petits cercles jaunes sur l’estrade. Cédric a d’abord détesté les rares secondes où les deux projecteurs du haut lui brûlaient la rétine, mais très vite, cette sensation ne le dérange plus. Il a déjà oublié les lumières, il pense maintenant aux gens qui l’entourent.

 Se trouver un bon poste d’observation n’est pas une mince affaire, et pour un petit homme, la tâche est ardue. Il n’a pas réussi à rester plus de deux morceaux au même endroit. C’est étrange, comme ambiance. Les gens avec lui dans la fosse ne dansent pas vraiment pour la plupart. Ils regardent le groupe jouer, fascinés, tout en maintenant une expression neutre. Ils se gardent bien de montrer leur excitation. Certains restent statiques par peur d’être jugés, mais pour beaucoup d’autres, c’est parce que le rythme n’est pas vraiment approprié pour bouger dans tous les sens. Pour les gens comme Cédric, c’est simplement parce qu’écouter une si belle musique leur prend tous leurs sens. Le corps ne répond plus.

 Cédric a trouvé son instrument fétiche : la basse. Il se rend très vite compte que sans elle, les morceaux perdraient beaucoup de leur éclat. Ce sont ses notes graves qui servent de socle pour soutenir toutes les autres. Elle maintient la mélodie pour laisser le chanteur respirer, et se repère avec la batterie. À elles deux, la guitare électrique n’a plus qu’à donner tout ce qu’elle a. Cédric aime aussi regarder tous ces câbles qui encombrent la scène, apportant l’énergie à tout l’orchestre, aux amplis, aux pédales, aux instruments, aux micros, aux projecteurs. Le sol tremble sous ses pieds, grâce à la grosse caisse et à la basse, un tremblement qui traverse tout son corps, comme s’il lui apportait de l’énergie, d’un autre moyen de communication que les câbles.
 Le chanteur n’a pas plus de vingt ans, les autres membres ont aussi l’air très jeunes. Il se tient au milieu, entre le bassiste et le guitariste, et ne tient le micro sur pied que quand il chante. Le reste du temps, il danse. Il plie ses coudes, balance ses avant-bras le long de son torse, se tord, plie et tend ses jambes et fait du surplace avec ses pieds. Si les gens ne savaient pas qui il était, ils le prendraient pour un fou.
 Cédric n’a jamais entendu une voix aussi grave de sa vie. Elle est rauque, s’enroule à chaque mot prononcé. Sa langue est sollicitée à tous les instants. Sa bouche laisse apparaître ses dents encore propres, mais aucun sourire ne vient illuminer le visage. Toute cette nervosité que l’on ressent dans sa voix, dans ses paroles que Cédric ne comprend malheureusement que très vaguement, ne lui donne pas d’autre choix que se laisser hypnotiser. Ils ont tous les cheveux courts, et finalement, ils sont bien habillés.
 Le guitariste, tête baissée, est plus concentré que jamais sur son instrument. Il est plus intimidé par la foule, qui n’est pourtant pas si grande, que terrifié à l’idée de devoir s’appliquer sans faire aucune erreur. Le bassiste, lui, est calme. Il observe ses amis tendus, et se dit qu’il ira les réconforter après leur performance. Enfin, le batteur est stupéfait de tenir aussi longtemps un tel rythme, lui qui d’ordinaire est toujours inquiet. Tous les quatre s’apprécient, cela va sans dire, mais il y a quelque chose qui plane dans l’air tandis qu’ils jouent, quelque chose que personne, pas même Cédric, ne remarque. Il est grand temps pour eux d’avoir une conversation, surtout qu’ils ne s’attendent pas aux semaines de gloire qui vont suivre la sortie toute récente de leur nouvel album.

 On trouve quand même, parmi la foule, des gens qui se bousculent et qui sautent. Tout indique qu’ils n’écoutent pas vraiment la musique. Personne ne dit rien, personne ne les voit, personne n’est gêné, tant ils sont sous le charme de ce qu’ils écoutent. Quelques moments endiablés font leur apparition dans les morceaux choisis, mais la plupart d’entre eux sont lents, loin d’être reposants pour autant.
 Après deux rappels, le concert s’achève. Les fumeurs s’empressent d’emprunter la porte de sortie pour se soulager, beaucoup retournent au bar. Cinq ou six personnes restent dans la fosse, dont Cédric, sous le choc de cette agréable soirée. Cédric n’oubliera jamais ce regard que le chanteur lançait. Il ne regardait pas les gens, il était là sans être là. Ses petits yeux dégageaient une profonde tristesse, derrière la surface qui déclamait des mots affreux mais sincères. Le jeune homme espère au fond de lui que ses amis lui remontent en ce moment le moral, dans leur loge, à seulement une dizaine de mètres de lui. Cédric brûle d’envie d’aller les voir. Il les adore, après tout. Il se retient cependant. Ils ne se connaissent pas, leurs affaires personnelles ne le concernent pas. Alors, Cédric passe la porte, traverse le bar sans un mot et quitte le bâtiment.

 Il fait encore plus sombre et froid que quand il est entré. Il grelotte sous son T-shirt. Sans jeter un œil derrière lui, il s’enfonce dans la pénombre et rentre chez lui, les oreilles ravies, son gobelet vide à la main, en passant en boucle le dernier morceau dans sa tête.

 Dans la loge, Ian Curtis, éreinté, est assis sur un divan.

She’s lost control

Je crois que nous ne sommes que deux ce soir, dans la colocation. Je suis rentrée très tard, pour la troisième fois de suite. J’ai été retenue par Chuck, quel blagueur celui-là ! Bien sûr, quand il m’a demandé de rester encore un peu je lui ai fait croire que j’étais surprise, avec mon exclamation fétiche : haussement de mes sourcils tracés avec soin ; bouche béante sans trop l’ouvrir non plus, parfaitement bien entourée d’un gloss rose acheté trois jours plus tôt ; l’index et le majeur tendus sous le menton, les autres doigts relevés. Chuck, posté en équilibre sur le bord de l’estrade au fond de la boîte de nuit, me dévorait des yeux depuis mon arrivée. La pièce était noyée de couleurs qui allaient et venaient dans tous les sens. Je ne connaissais Chuck que depuis cinq heures quand il m’a proposé de rester. Je n’ai malheureusement pas tenu longtemps, l’alcool m’avait envoyée dans les étoiles depuis un moment. J’ai donc à contrecœur pris la décision de rentrer chez moi. C’est bien dommage que les nuits soient si courtes. J’ai blessé Chuck. Il était triste de devoir mettre un terme à notre nuit bousculée par ce monde. Parmi les odeurs nauséabondes que je ne sentais plus au fil des verres, celle de Chuck est restée ancrée tout au long de la fête, une odeur animale à m’ensorceler. Je ne l’ai pas embrassé, je ne l’ai même pas touché, et j’en suis bien contente. Plus l’attente est longue, plus la récompense est… appétissante !

 Je m’en vais faire un tour dans la cuisine avant de regagner ma chambre, histoire de prendre un peu l’air frais avec les grandes fenêtres ouvertes, à défaut d’une terrasse. Comme toujours, j’ai l’impression de sentir la fraîcheur pour la première fois, après une soirée qui m’a fait transpirer de la tête aux pieds. D’un geste vif, je libère ma puissante chevelure que j’avais attachée dès vingt-trois heures, parce que le lissage ne faisait plus effet. Ce sont de soyeux cheveux noirs que j’aime tripoter à longueur de journée. Je ferme un instant les yeux et prends le temps de respirer avant de les rouvrir. Le four indique trois heures vingt-six, mais il est en retard d’une heure et des poussières. La cuisine est en piteux état, j’en conclus que Damien est dans les parages, à dormir dans les bras de sa régulière depuis le début du couvre-feu. Cela me change un peu, ce calme étrange. J’habite dans un quartier un peu reculé du centre-ville, peu de gens circulent par ici, encore moins aussi tard. J’enlève mes talons hauts rose métallique qui m’ont fait un mal de chien quand je dansais. Dans les boîtes on regarde inconsciemment les pieds des gens, c’est donc un excellent moyen de se faire remarquer quand on n’ose pas trop se peinturer la figure. Évidemment, de ce côté-là, j’ai franchi le cap.
 J’entends au loin la poignée de la porte d’entrée tourner. Ce bruit me rappelle que j’ai complètement oublié de fermer à clé quand je suis rentrée. Ma main qui me soutient dérape du plan de travail et je dois faire deux ou trois pas en titubant pour me rattraper. J’ai un peu forcé la dose, aujourd’hui. Bon, je pense que je vais monter dans ma chambre. Je crois entendre quelqu’un circuler dans le petit couloir que j’atteins en haut des escaliers, mais l’obscurité m’empêche de voir qui c’est.

— Becky ? demande l’inconnue d’une voix qui appartient à cette charmante Aurore.

— Oui ? balbutié-je en la bousculant sans le vouloir pour regagner ma chambre.

 Elle ne dit rien. Je sens qu’elle me fixe en train d’ouvrir ma porte. Je ne la comprends vraiment pas, je lui ai déjà proposé cent fois de sortir avec moi et elle reste coincée dans ses bouquins. Il y a des gens bizarres, oui, mais ceux qui ne sortent pas sont surtout ignorants de tout ce qui est source de bonheur. C’est bien dommage pour elle.

 Je ne prends pas la peine de fermer la porte. Qu’est-ce qu’Aurore fait si tard dans la maison à errer dans le couloir ? Une insomnie ? Ce n’est pourtant pas son genre, ce qu’elle aime le plus après lire, c’est dormir ! Peut-être que quelque chose l’a réveillée, mais je n’ai rien entendu, enfin je crois… Non, quand je suis rentrée, je suis allée dans la cuisine et je suis montée dans ma chambre. Sans prendre le temps d’allumer la pièce (je ne sais plus où est l’interrupteur), je cherche mon lit à l’aide de mes mains, les yeux écarquillés même si cela ne sert à rien, et dès que je le touche, je plonge immédiatement dedans. Tiens, mes talons ne sont plus à mes pieds. Tant mieux, ils me faisaient trop mal. Je pourrais m’endormir tout de suite, même avec mon mini-short et ma chemise bouffante blanche, qui ne sont pourtant pas de superbes pyjamas. Je suis trop fatiguée pour bouger. Je reste donc là, sur le ventre, à ne penser à rien, puis à Chuck, puis à la boîte de nuit, puis aux fossettes de Chuck, puis à son poignet, son anneau, sa veste en jean, sa carrure.

— AAAAAH !

— Réveillée ! Réveillée ! Qu’est-ce…, m’exclamé-je en sursautant.

 Qui a pu crier comme ça ? Aurore ? C’était un cri de femme, ou alors d’un homme à moitié endormi. J’aimerais beaucoup faire comme si je n’avais rien entendu et reposer ma tête.

 Oui, j’aimerais beaucoup faire ça.

 Je dévale donc les escaliers, loupe l’avant-dernière marche, et ai le réflexe de m’accrocher à la rampe. Heureusement qu’elle est là, cette petite rampe. Non, c’est moi qui te remercie. J’aurais préféré suivre mes principes et me rendormir. Quand je suis entrée dans la cuisine, j’ai compris que ce n’était pas par préférence que j’aurais dû rester dans mon lit, mais par instinct, et pas n’importe lequel. L’instinct de survie.

 Aurore est là. Elle est recroquevillée par terre contre les placards en bois de la cuisine, juste en dessous de l’évier. La cuisine est allumée. Elle est toute seule et paralysée. Il n’y a que ses yeux qui arrivent encore à bouger et à essayer de me communiquer quelque chose. J’ai très envie de la laisser délirer dans son coin, mais cela ne lui ressemble pas de crier aussi fort, sauf quand on sait pourquoi elle a crié. À ma gauche (ou ma droite, je confonds tout le temps les deux), il y a une table en verre sur laquelle sont posés des torchons sales et des miettes par milliers, avec du sang sur un des bords. En dessous de la table, il y a Damien. Il n’est pas recroquevillé sur lui-même, au contraire, son corps est bien droit, allongé sur le dos plaqué contre le parquet ensanglanté. De grandes et profondes griffures traversent son torse et ses bras, dont un qui, je pense, ne répondra plus jamais à l’appel. Les entailles ont déchiré ce qui devait être un T-shirt dont je serais incapable de donner la couleur. Ses jambes n’ont pas l’air endommagées, elles sont étrangement silencieuses. Quant à la tête… Mais qu’est-ce qu’il a à… mon Dieu.

 Si j’avais les mains disposées à agir, mon premier réflexe aurait été de m’entortiller pour passer sous la table et vérifier la respiration de Damien, comme quelqu’un qui se convaincrait qu’il est encore en vie quand tout indique que ce n’est plus le cas. Seulement, mes mains ne peuvent pas m’élancer, elles ne le pourront pas tout de suite.

 Chuck a surgi derrière moi et m’a empoigné avec seulement trois de ses doigts. Ensuite, je crois qu’il a collé la lame de son couteau sali au creux de ma gorge, sans me la trancher. Je sens juste un courant électrique circuler à la vitesse de la lumière dans tous mes nerfs, ce qui provoque un puissant bond en arrière, d’une force incroyable. Je ne me suis jamais sentie aussi forte, mais malgré ma motivation, mon acharnement de biche n’a fait qu’aggraver la situation. Chuck. Je sais que c’est lui, je reconnais l’anneau qu’il porte à son oreille, le bracelet argenté qui orne sa main qui m’emprisonne, et pourtant, il ne me regarde pas. Il ne m’a pas reconnue, sans doute. Oui, c’est sûrement ça. Il a voulu se venger de Damien qui lui aurait fait je ne sais quoi, ça a mal tourné, et avec l’obscurité de la boîte de nuit et l’alcool qui dégradait mon état et le sien, il ne me reconnaît pas.

 Lassé de me voir me débattre inutilement, il m’envoie valser vers la fenêtre de la cuisine. Je manque de passer par-dessus bord. Heureusement que les instincts de survie sont là, même s’ils n’arrivent pas toujours quand il le faut. Je suis maintenant dos à la scène. Je n’entends plus Aurore, qui je crois a réussi à se relever, pas à temps malheureusement. Les coups de couteau fusent, et la voix d’Aurore se perd dans l’oubli.

 Je sens un bras musclé agripper mon épaule et me tirer violemment en arrière. Cette fois-ci, Chuck me regarde droit dans les yeux. Je réponds à cet affrontement silencieux sans baisser la tête, de peur de croiser ce que je refuse de réaliser. C’est la première fois que je vois aussi nettement le visage de Chuck. Ses yeux sont d’un bleu si hypnotisant qu’il est tout bonnement impossible pour moi de baisser la tête, ni même de penser à l’atroce scène qui vient de se produire. Je perçois le son du couteau qui tombe au sol. Il n’est plus qu’à quelques centimètres de moi. Je ne comprends plus rien à ce qu’il m’arrive. Ce n’est plus une question d’alcool, c’est une question de conscience. La cuisine a disparu autour de moi, je ne vois que deux yeux bleus qui entrent en moi, qui contrôlent mes pensées.

 J’ai perdu le contrôle.

 Je n’ai pu le reprendre que neuf mois plus tard. Chuck s’est volatilisé dans la nature. J’ai changé de pays. Je suis partie une semaine après ma rencontre avec lui. Je n’ai été voir personne, pas même ma famille. Je ne suis pas allée à l’enterrement de Damien, qui finalement ne dormait pas avec sa copine cette nuit-là, ni à celui d’Aurore. Je ne les connaissais plus, parce qu’intérieurement, je suis morte avec eux, avant de revivre une heure plus tard, dans ma chambre, en union avec le corps de Chuck. Je me suis volatilisée, moi aussi, dans une autre direction, sauf que je n’étais plus seule, et que je ne le serai plus jamais, maintenant que la petite Emilie est entrée dans ma vie.

La pianiste aveugle

Défi : écrire une histoire en une heure

Il neigeait, cette nuit-là. Les flocons étaient épais et doux quand ils coulaient sur les cheveux d’Émilie. La petite fille était figée, au beau milieu de la ruelle éclairée par un vieux lampadaire vert bouteille dont l’ampoule clignotait. Le chemin l’aurait étouffée si elle ne retenait pas sa respiration depuis déjà une dizaine de secondes. On n’entendait plus les voitures rouler de l’autre côté de la grande muraille de maisons d’usine, seulement la faible mélodie d’un piano qui résonnait dans la tête de l’enfant. Devant elle, son père, allongé sur le ventre, les yeux livides. Ses petits yeux enfantins ne le quittaient pas. Elle ne voyait plus rien d’autre que lui autour d’elle. Quelques instants plus tôt, la fillette maintenant orpheline avait quitté la maisonnette, s’inquiétant de la durée anormalement longue de son absence. Il avait pourtant dit que c’était l’affaire d’une course, une simple course à deux rues de chez lui. Émilie était encore en robe de chambre, une robe blanche lui arrivant au-dessus du genou, avec de la dentelle qui ornait le bas et le col. C’était le seul vêtement qu’elle portait et l’hiver glacial n’arrivait pourtant plus à l’atteindre. Pour elle, il ne faisait ni chaud, ni froid. Plus rien ne lui était perceptible, hormis ce funeste spectacle. La petite Émilie était sortie en laissant la porte ouverte, ne pensant plus qu’à son père qui jamais plus ne sourira. Le piano que l’enfant avait laissé courait dans sa tête, c’était tout ce qui lui restait. Les flocons ne tombèrent plus, ils furent figés dans le temps, auquel personne ne peut échapper.

 Émilie vit pour la dernière fois ces soirs au coin du feu, où il lui racontait des histoires qu’il improvisait rien que pour elle, son unique fille, son trésor pour qui il aurait donné sa vie. Un après-midi, ils étaient allés au parc tous les deux. Émilie savait à peine marcher, et la présence de ses doigts abîmés la rassurait. Il était cet appui sur lequel elle s’était toujours reposée, l’homme qui l’avait élevée, qui lui avait tout appris, l’homme de ses onze années de vie, qui lui fut arraché pour une raison qu’elle ignorait, un secret qui ne lui sera jamais dévoilé. Émilie ne voulait pas s’approcher davantage, ne voulait pas non plus y croire, et malgré cela, la pauvre enfant ne pouvait rien contre la mort. À dire vrai, elle ne voulait plus rien voir du tout, alors, ses yeux prirent leurs dernières secondes pour dire adieu à celui qu’elle respecterait toute sa vie, puis ses pupilles s’éteignirent petit à petit. Les flocons reprirent leur chute et le piano imaginaire laissa place au vacarme des voitures. Le lampadaire, seul spectateur de la scène, lui était à présent inutile. Sa solitude le gagna, et l’ampoule mourut, tandis que l’enfant passa le reste de la nuit à retrouver sa maison, perdue dans les abysses, le fin visage dégagé de toute larme qui pourrait creuser ses joues.

 La jeune Émilie devint pianiste. Au fil des années, ses cheveux poussaient. Fidèles à leur éclat blond platine qui se confondrait presque avec la neige, ils atteignaient maintenant le bas de son dos. La jeune fille aveugle avait le corps d’une nymphe. Les soirs où elle jouait, la plupart du temps dans des bars des villes alentour, Émilie était toujours vêtue d’une longue robe blanc cassé au col en V, rappelant la divinité que ses formes incarnaient. Petite, elle se trouvait laide quand elle essayait les lunettes de son père, son choix fut donc de fermer ses paupières. L’étrange canne qui la guidait lui rappelait celle de sa grand-mère, qui s’était éteinte plusieurs années avant son fils, mais le chagrin de sa mort n’était pas venu. La fillette la trouvait orgueilleuse et vilaine depuis qu’elle lui avait avoué qu’elle la détestait. Encore aujourd’hui, Émilie ignorait ses raisons, mais réfléchir à ce mystère ne lui vint jamais à l’esprit.

 Elle entra dans le bar en début de soirée, acclamée par les habitués qui ne se gênaient pas pour la contempler de la tête aux pieds, non sans s’attarder sur certaines parties plus intimes de son corps. Un bar des années cinquante. Émilie prêtait une oreille attentive aux chariots des serveurs, aux tables qui changeaient régulièrement de place, aux petites chaises qui parfois se déhanchaient quand un hyperactif s’aventurait sur leurs quatre pieds. Généralement, cinq pas avant et deux pas à droite était le bon itinéraire pour atteindre le piano. La jeune femme adorait sentir les arômes du café, la chaleur du chocolat au lait, les confitures faites maison. Le sucre l’intéressait bien plus que le sel, bien qu’elle ne fût pas une gourmande. Elle se rua sur le piano qu’elle avait passé beaucoup temps à entretenir. C’était son piano, ses cordes un peu vieilles mais qui sonnaient toujours aussi bien. Le jazz parcourut le bar qui remplaçait progressivement le café par les bières. D’abord soliste, puis accompagnée par qui le voulait au saxophone, à la contrebasse et aux trompettes disponibles. Ce soir fut une nouvelle fois un succès.

 Émilie était ravie de cette vie, et ne regretta jamais de s’être relevée. En revanche, elle ne rendait plus à ses yeux la faculté de voir. Ce sens était réservé à son père, et Émilie refusait de vivre sa vie d’adulte dans le même monde que celui de son enfance qui avait pris fin à la seconde où il eut rendu son dernier souffle. Ce monde auditif et olfactif dans lequel elle vivait lui convenait parfaitement, malgré ce chagrin enfoui au fin fond de ses pupilles qui résistait.

La main

Le jazz est le premier point commun qu’il s’est découvert avec Jeanne, ils n’avaient pas trente ans. Tandis qu’il l’écoute pour lire, elle l’écoute pour danser. Cette sensation de bien-être quand tout va mal, cette porte que l’on fracasse à grand coup de pied pour s’ambiancer comme il faut, c’était ça, le jazz, pour eux. Les cymbales tapotent en couvre-chef, le piano dresse la robe, la contrebasse fait battre le cœur, le tout forme une harmonie complète. Chaque instrument est une brique qu’ils empilent, les unes après les autres, pour construire leur palais imaginaire. Ils s’y accommodent bien, à cette vie, depuis quelque temps. Maxime aime la voir s’enivrer toute seule dans la cuisine, la voir se déhancher, le torchon à la main, se balancer tendrement, d’un air étonnamment sensuel, en suivant le tempo, sans jamais ouvrir la bouche. Elle peut encore se laisser surprendre par un accent brutal qu’elle n’aurait pas vu venir, aussi lente que précise dans ses gestes.

 Maxime se tire enfin des aventures du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, se déconnecte ainsi un instant de son interprétation de la musique pour rendre visite à celle de sa femme. Il la retrouve une nouvelle fois élancée face à l’évier, en train d’empiler des assiettes propres. On n’entend plus l’eau couler, le piano prend trop de place. Jeanne a ce talent de faire les choses bien surtout quand son esprit est ailleurs. Ce n’est pas quelqu’un qui pourrait vivre avec des habitudes, entre ses sautes d’humeur et son désir de voir les choses en grand. Bien qu’elle soit adepte de la formule un esprit sain dans un corps sain, la trouver un jour avec une clope au bec juste pour en connaître le goût ne l’étonnerait pas. Le déroulement de sa vie dépend de ses pulsions de l’instant présent. Elle pourrait dans la seconde sortir de sa rêverie, se retourner et lui dire je sais que tu me regardes, le tout accompagné d’un petit sourire sur le côté qu’il affectionne particulièrement. Ce que Maxime ne lui dit jamais, c’est qu’il n’attend que ça.

 Trente-cinq ans qu’ils partagent leur vie et c’est la première fois qu’elle ne lit pas dans ses pensées, qu’elle ne sent pas qu’il est là, en train de la regarder. Maxime ne le sait pas, mais cela fait plusieurs heures qu’il est adossé contre le mur, fièrement couvert d’un papier peint de quartiers d’orange sur fond blanc qu’il n’a même pas remarqué. Et pourtant, Jeanne se souvient de ses préférences excentriques en matière de décoration. Ces derniers temps elle a eu cette pulsion de revoir la décoration qu’ils n’ont que depuis quelques semaines – ils changent de mode de vie aussi régulièrement que de mode tout court. Elle a mis beaucoup de cœur à la tâche : presque tout le mobilier est fait maison. Maxime et elle aiment beaucoup bricoler avec peu de moyens. Jeanne s’était mise en tête de révolutionner le monde de l’art, de faire de leur maison une œuvre d’art. Cependant, la motivation n’est pas vraiment de pair, et malgré leur excitation, comme celle d’un enfant, elle est au plus haut point cinq minutes avant de disparaître complètement. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Cela leur convient, cette vie qui ne cesse jamais de changer de programmes.

 Alors que Maxime profite une fois de plus de cette charmante danse que lui offre son épouse, celle-ci vacille soudainement et se rattrape de justesse avec le coude sur le plan de travail. Il prend de plein fouet son poids et reste un instant parcouru de coups de jus désagréables. Jeanne baisse la tête, elle ne voit pas Maxime se précipiter derrière elle. Il n’a pas remarqué tous ces changements dans la maison, sans doute est-il resté trop longtemps plongé dans ses livres. Jeanne a fait tout ça pour lui, et il n’a rien vu, il n’a vu qu’une beauté angélique qui est restée la même malgré l’âge. Jeanne a gardé un esprit dynamique, mais le corps ne suit plus, il est à bout de forces, et elle ne s’en est rendu compte qu’il y a peu, le jour où la musique s’est achevée. Elle ne résonnait plus dans la maison, elle n’était plus qu’un souvenir qui tournait en boucle dans sa tête. Maxime ne le sait pas, mais Jeanne lui est maintenant inaccessible.

 Il arrive à sa hauteur, elle ne s’est pas redressée. Le vieil homme pose délicatement sa main sur son épaule. Le regard de la vieille femme s’éclaire aussitôt. Sans bouger les lèvres, elle bascule, replace ses vertèbres, son cou, sa tête, et observe le carreau de la fenêtre à quelques centimètres du bout de son petit nez. Qui est derrière elle ? Un assassin, un cambrioleur, un ange ? Les interrogations s’enchaînent trop vite, elle n’a pas le temps d’avoir peur. Ses yeux se ferment, sa main toute tremblante rencontre son autre main, traverse ainsi son bras nu du bout des doigts comme un radeau traverse un fleuve qui frissonne, jusqu’à atteindre son épaule. Elle s’arrête. La main de Maxime vient prendre la sienne. Un temps.

 Depuis, Jeanne croit aux fantômes.

Trois minutes

— Papa !

 J’entends ma fille, si lointaine, ma petite fille…

— Papa ! Pourquoi tu t’en vas ?

 Une violente secousse me ramène sur Terre. Je sens mon ventre flotter, je l’avais oublié, celui-là. Tiens… Des sièges… ronds et rouges… C’est bizarre. J’ai une sensation horrible dans la tête, comme si on m’avait donné un énorme coup de poing, ce n’est vraiment pas drôle. Je suis tout seul dans un wagon en marche. Les lumières clignotent, pour le peu d’entre elles qui fonctionnent.

 Encore une secousse.

 Je pousse un “Wow” depuis les tréfonds de mes cordes vocales et je m’accroche où je peux, sur les accoudoirs. Bon, il va peut-être falloir que je sorte de là. Je n’ai jamais aimé me creuser la tête sur quoi que ce soit, mais je pense que c’est trop réel pour que ce soit un rêve, à moins que mon esprit…

— Il ne te reste plus que 3 minutes avant que tout explose, grisonne le haut-parleur du wagon, tic tac tic tac…

 Cette voix. C’est elle. Dans ma tête ? Non.

 Je dois sortir de là au plus vite. Aller, je m’accroche et je me lève avec difficulté. C’est comme si j’étais resté assis pendant des années. Je ne sens plus mon postérieur et mes cuisses me font un mal de chien. Ce n’est pas le moment d’y penser. Je fonce. J’esquive le siège à côté de moi et finis dans le couloir. La première porte est verrouillée, bien sûr. Demi-tour. L’autre porte. Vite. Verrouillée. Bien sûr.

 Allons casser des vitres.

 Je choisis une porte. Je frappe comme un idiot. Je saigne un peu des phalanges, j’ai vraiment tout gagné. Ma fille, une image de moi en train de la pousser dans sa balançoire me vient tout d’un coup. Qu’est-ce que j’ai fait ? Je… Je ne me souviens plus de rien. Je… suis…

 Le marteau rouge en plastique ne sert à rien contre ces maudites vitres ! Pourquoi est-ce que je tente de m’enfuir par là ? Je regarde de l’autre côté. Un immense fossé. Sauter ici serait signer mon arrêt de mort. Tiens bon ma chérie, papa est là. Qu’est-ce que je raconte ? Je commence à perdre l’esprit. C’est elle qui m’a envoyé dans ce train et qui va tout faire exploser ! Mon cerveau est si lent… L’autre côté me paraît une meilleure issue, hors de question de grimper sur le toit, je n’en suis physiquement pas capable.

 Je perds la tête. J’envoie mon corps tout entier taper dans ce carreau qui explose en mille morceaux à mon passage.

 Un ralenti.

 Les éclats de verre volent… Tout doucement…

 Je la revois, ma fille, que j’ai abandonnée. Je me souviens pourquoi je suis parti, et ma fille veut me tuer, j’ai plongé, la tête vers le ciel, je la vois depuis le toit, juste au-dessus de moi, elle est là, je la hais et pourtant, son visage est nostalgique, comme si une illumination lui était venue. Je crois que c’est moi, au final, qui ai commis une erreur.

 Le temps reprend son cours. Je suis propulsé dans les arbres. Je n’ai pas le temps de regarder le train s’en aller à toute vitesse qu’il explose, à seulement une trentaine de mètres de moi.

— Mon Emma !

 C’est trop tard. L’instant d’avant, sa rage s’est envolée en me voyant. Maintenant, c’est ma Emma qui s’est envolée. Ma fille a disparu.