Wild Child, Anthéa Claux

Wild Child, Anthéa Claux (2020) (1ère de couverture)

De belles surprises ! 🤩

“[…] ayant toujours été attirée par la psychologie des tueurs en série et des criminels, je me suis dit que mon tour était venu d’écrire l’histoire d’un jeune couple hors du commun.”

Wild Child (note de l’auteure), Anthéa Claux (2020)

Voilà comment est né le deuxième roman d’Anthéa Claux, cette jeune auteure de 19 ans passionnée d’écriture depuis son enfance.
La trépidante vie de June et Jim (et non pas Jim et June) commence le jour de leur rencontre dans une boîte de nuit de la ville de Fresno en Californie. Nous suivons l’histoire à travers le journal intime de June, offert par Jim, lui disant qu’elle devait écrire leur histoire, pour qu’elle soit connue de tous.

Au cours de ma lecture, tout m’est venu en images. Du désert à Las Vegas, les deux héros vont traverser de multiples épreuves et péripéties qui s’enchaînent à la perfection. Ce côté cinématographique est le pilier du style d’écriture d’Anthéa Claux. Les personnages sont sincères, on y croit. C’est un plaisir pour un lecteur dont la plus grande peur est de s’ennuyer.

Un autre point essentiel dans ce livre est la musique, qui est dévoilée ici comme un personnage à part entière. L’auteure a en effet établi une playlist, inscrite à la fin du roman, qui a pour but d’accompagner le lecteur durant son voyage. Selon moi, ce geste est un gros effort de la part de l’auteure qui a ajouté des extraits des extraits de paroles de chansons tout au long du livre. Le style est en accord parfait avec l’ambiance de la fin des années 80 aux Etats-Unis : Alice Cooper, Mötley Crüe en passant par Elvis Presley, The Doors et bien d’autres. Pour celles et ceux comme elle et moi qui partagent ses goûts musicaux, c’est un petit + qui fait ravir nos oreilles !

Ce livre est idéal pour les lecteurs et lectrices qui aiment l’action et prendre du bon temps sans prise de tête. J’ai adoré suivre les aventures des “nouveaux Bonnie et Clyde”, merci pour ces quelque 200 pages de bonheur.

“Je regardai une dernière fois le ravin en me demandant combien de mètres il faisait. Quel effet cela ferait de sauter dans le vide ? On volerait pendant quelques secondes et on s’écraserait violemment contre le sol, démembré. Je chassai ces noires pensées et rejoignit Jim.
— Faudra retirer les taches de sang, dis-je en m’installant à côte de lui.
— On achètera de la javel et on frottera.”

Wild Child, Anthéa Claux (2020)

Anthéa Claux n’a pas fini de nous faire voyager !

Tu peux te procurer son livre sur Amazon pour 4,99 euros en format Kindle et/ou 13,70 euros en broché ! Si tu n’es pas friand d’Amazon, tu peux très bien faire un tour dans sa boutique !

Qui es-tu Alaska ? de John Green

Je viens de terminer la lecture de Qui es-tu Alaska ? (titre original: Looking for Alaska) le premier roman de John Green écrit en 2005, à l’âge de 25 ans.

Si vous ne connaissez pas cet ouvrage, je vous retranscris ici le résumé du livre :

La vie de Miles Halter n’a été jusqu’à maintenant qu’une sorte de non-événement. Décidé à vivre enfin, il quitte le cocon familial pour partir dans un pensionnat loin de chez lui. Ce sera le lieu de tous les possibles. Et de toutes les premières fois. C’est là aussi qu’il rencontre Alaska. La troublante, l’insaisissable et insoumise, drôle, intelligente et follement sexy, Alaska Young.

John Green ; traduit de l’anglais (américain) par Catherine Gibert

Avant de faire ma liste habituelle de ce que j’ai aimé et de ce que je n’ai pas aimé, je tiens à dire que j’ai été agréablement surprise. Moi qui m’attendais à un roman écrit uniquement pour un public de moins de 15 ans, je me suis retrouvée face à une écriture qui se veut simple et mature, de sorte à ce qu’elle soit appréciée autant par les adolescents que par les jeunes adultes, une écriture dont les sujets ouvrent les portes à des débats et des réflexions infinis. Nous sommes ici en compagnie d’un narrateur interne : Miles Halter, le personnage principal. Et nous suivons avec aisance ses aventures à travers ses yeux de jeune homme de 16 ans.

Ce que j’ai particulièrement aimé

~ La structure. Le roman se découpe en deux parties : AVANT et APRÈS. Chaque chapitre a pour titre [tant de jours] avant. On commence par Cent trente-six jours avant jusqu’à l’événement (que je te laisse découvrir si tu es intéressé.e), puis ça reprend avec Trois jours après etc. Je trouve l’idée judicieuse parce qu’elle apporte à la fois un rythme et une tension. “Trente jours avant quoi ?”

~ Les dernières paroles. Voilà un drôle de loisir, mais loin d’être inintéressant. Il s’agit du loisir de Miles qui se trouve être aussi une passion de l’auteur. Cette histoire du Grand Peut-Être vient de François Rabelais dont les dernières paroles seraient, selon John Green : “Je pars en quête d’un Grand Peut-Être”. Je ne vous donnerai pas trop de détails sur sa signification car je trouve que John Green l’a très bien racontée à travers le professeur de religion de Miles.

~ Les surnoms. La plupart des personnages a un surnom. (Alaska est une exception expliquée dans le roman) Encore une fois je te laisse la surprise. Je parle des surnoms, mais en réalité j’englobe toutes ces petites choses qui font partie de la vie d’un adolescent (les surnoms, les blagues, les stratégies pour transgresser le règlement, le rapport à la sexualité).
Enfin, il y a ce que j’appelle des “rappels d’expression” ou des “rebondissements”. Je vous donne quelques exemples : “Le Grand Peut-Être” est un groupe de mots qui revient de temps à autres dans le roman ; “TABLE BASSE” qui désigne un objet qui n’est pas une table basse mais qui est utilisé tout comme ; le “regard qui tue” de “l’Aigle” ; …
En somme, le tout est bien amené, même si les “rappels d’expression” sont parfois excessifs.

La quête de sens

Sans divulguer les grands axes du roman, une des intrigues secondaires m’a beaucoup plu : la quête de sens. C’est à l’adolescence que nous faisons face au savoir du monde, à l’au-delà et à toutes les formes de sciences que nous pouvons connaître. Je ne résumerai jamais aussi bien que l’auteur lui-même, mais je peux dire que j’ai appris avec le personnage autant que j’ai appris durant ma propre période adolescente.

Que tu sois un.e amateur.e de ce genre de romans ou non, j’espère que ma chronique te donne envie de te pencher sur la lecture de Qui es-tu Alaska ?

L’éclaircie après la pluie

Abandonnée par tous mes sens.
Je suis à la merci de mes connaissances.
Éprise de toi comme tu l'es de moi.
Je suis en bas, ma tête dans tes bras.

Nuages qui suintent, de l'eau qui fuit.
S'immisce dans nos habits.
L'éclaircie après la pluie.

Falaise en ruines, plus loin.
Les marches vers la mort nous font signe.
Attirés par un cygne.
Plus près, cœurs par les mains.

Le grenier où tu m'as entraînée.
En me disant ne bouge pas je reviens.
J'ai compté les poussières du plancher.
Redoutant les grognements des chiens.

Cachée derrière un miroir.
Je prie pour y voir ton reflet.

Ce qu'il s'est passé.
Ce que les arbres ont vu.
Avec eux notre accord est convenu.
J'y vois plus clair, je peux m'en aller.

Deux mains m'attendant.
Au rythme du temps.
J'en ferai autant.
Pourtant.
La plume s'égare souvent.
Emportée par le vent.
Portée tel un vivant.
Ma tête en bas, dans tes bras.

Je sens ton regard qui fuit.
Et les nuages qui s'assèchent.
Les songes ne viennent pas.
Ils viennent quand tu es là.

Quand tes yeux rencontrent mes yeux.

Ma planète se change en merveille.
Ma nature meurt et revit.
Mes bravoures et mes peurs s'enlacent.
Mes genoux s'ébranlent.
Ma coupe déborde.
Ma poitrine se résorbe.
Et mon cœur se fige, et s'emballe, et se tétanise.
Dans un tumulte incompréhensible.

Ta main qui se tend.
Je ne la prends pas.
Parce que j'ai vu entre-temps.
Un avenir plus grand, à deux pas.

Ma bravoure l'emporte parfois.
Comme parfois les bonnes personnes gagnent.

Du temps pour tout, même pour l'absence.
C'est l'histoire de deux chemins.
Pour une seule destination.
Du temps à prendre, même pour une rose.

En attendant, j'attends.
Pour m'occuper l'esprit.
J'inspire.
Et j'écris.

Coup de foudre

Des yeux qui s’accrochent. Une lanterne allumée, posée sur un comptoir. Un piano joue tout seul une mélodie enivrante. Un filament doré tourne autour d’eux, comme un ruban que le vent a décroché de son piquet. Les notes tournent avec eux, sans les regarder, elles ne servent qu’à les accompagner. D’un côté, une robe blanche qui n’en finit pas de s’étendre, avec sa porteuse, suspendues au-dessus du vide nuageux. De l’autre, un ensemble, veste, chemise et nœud papillon, cherche à danser avec son porteur qui ne pense pas à lui. Ils se tiennent par les mains dont les doigts se déracinent doucement, comme s’ils avaient peur de tomber. Le fil d’or se décuple, ils s’agitent un peu plus. La chaude lanterne éclaire à peine, mais ni l’un ni l’autre n’a besoin de lumière pour se perdre dans leurs yeux. Ils ne tombent pas, ils flottent. Leur cœur respectif tambourine dans leur poitrine, leurs côtes jouent de la harpe, leurs bras restent silencieux, trop occupés à s’échanger des énergies apaisantes. Des yeux qui pétillent. Deux âmes qui palpitent. Quatre mains reposées, frissonnant de plaisir. L’un face à l’autre, ils ne se lâchent jamais, ils n’en sont pas capables, et n’y pensent même pas. Tous deux expirent sans inspirer, cela aussi, ils l’ont oublié. Ils ont oublié comment respirer. Une image, figée dans le temps. Un miroir qui n’est plus un miroir mais un mur d’eau. Tous deux sont encerclés de cascades. Ils ne flottent plus, ils volent, se tirent l’un et l’autre vers le haut. Leur corps se penchent sur le côté, comme s’ils gravissaient un escalier en colimaçon, le tout sans se quitter. Ils n’ont pas besoin d’ailes pour s’élever, leur légèreté suffit. Leurs habits se mouillent de perles. Les cheveux relâchés. Les frissons qui s’estompent. La lanterne qui ne s’éteint pas et le piano qui se tait. L’eau s’écoule.

She’s lost control

Je crois que nous ne sommes que deux ce soir, dans la colocation. Je suis rentrée très tard, pour la troisième fois de suite. J’ai été retenue par Chuck, quel blagueur celui-là ! Bien sûr, quand il m’a demandé de rester encore un peu je lui ai fait croire que j’étais surprise, avec mon exclamation fétiche : haussement de mes sourcils tracés avec soin ; bouche béante sans trop l’ouvrir non plus, parfaitement bien entourée d’un gloss rose acheté trois jours plus tôt ; l’index et le majeur tendus sous le menton, les autres doigts relevés. Chuck, posté en équilibre sur le bord de l’estrade au fond de la boîte de nuit, me dévorait des yeux depuis mon arrivée. La pièce était noyée de couleurs qui allaient et venaient dans tous les sens. Je ne connaissais Chuck que depuis cinq heures quand il m’a proposé de rester. Je n’ai malheureusement pas tenu longtemps, l’alcool m’avait envoyée dans les étoiles depuis un moment. J’ai donc à contrecœur pris la décision de rentrer chez moi. C’est bien dommage que les nuits soient si courtes. J’ai blessé Chuck. Il était triste de devoir mettre un terme à notre nuit bousculée par ce monde. Parmi les odeurs nauséabondes que je ne sentais plus au fil des verres, celle de Chuck est restée ancrée tout au long de la fête, une odeur animale à m’ensorceler. Je ne l’ai pas embrassé, je ne l’ai même pas touché, et j’en suis bien contente. Plus l’attente est longue, plus la récompense est… appétissante !

 Je m’en vais faire un tour dans la cuisine avant de regagner ma chambre, histoire de prendre un peu l’air frais avec les grandes fenêtres ouvertes, à défaut d’une terrasse. Comme toujours, j’ai l’impression de sentir la fraîcheur pour la première fois, après une soirée qui m’a fait transpirer de la tête aux pieds. D’un geste vif, je libère ma puissante chevelure que j’avais attachée dès vingt-trois heures, parce que le lissage ne faisait plus effet. Ce sont de soyeux cheveux noirs que j’aime tripoter à longueur de journée. Je ferme un instant les yeux et prends le temps de respirer avant de les rouvrir. Le four indique trois heures vingt-six, mais il est en retard d’une heure et des poussières. La cuisine est en piteux état, j’en conclus que Damien est dans les parages, à dormir dans les bras de sa régulière depuis le début du couvre-feu. Cela me change un peu, ce calme étrange. J’habite dans un quartier un peu reculé du centre-ville, peu de gens circulent par ici, encore moins aussi tard. J’enlève mes talons hauts rose métallique qui m’ont fait un mal de chien quand je dansais. Dans les boîtes on regarde inconsciemment les pieds des gens, c’est donc un excellent moyen de se faire remarquer quand on n’ose pas trop se peinturer la figure. Évidemment, de ce côté-là, j’ai franchi le cap.
 J’entends au loin la poignée de la porte d’entrée tourner. Ce bruit me rappelle que j’ai complètement oublié de fermer à clé quand je suis rentrée. Ma main qui me soutient dérape du plan de travail et je dois faire deux ou trois pas en titubant pour me rattraper. J’ai un peu forcé la dose, aujourd’hui. Bon, je pense que je vais monter dans ma chambre. Je crois entendre quelqu’un circuler dans le petit couloir que j’atteins en haut des escaliers, mais l’obscurité m’empêche de voir qui c’est.

— Becky ? demande l’inconnue d’une voix qui appartient à cette charmante Aurore.

— Oui ? balbutié-je en la bousculant sans le vouloir pour regagner ma chambre.

 Elle ne dit rien. Je sens qu’elle me fixe en train d’ouvrir ma porte. Je ne la comprends vraiment pas, je lui ai déjà proposé cent fois de sortir avec moi et elle reste coincée dans ses bouquins. Il y a des gens bizarres, oui, mais ceux qui ne sortent pas sont surtout ignorants de tout ce qui est source de bonheur. C’est bien dommage pour elle.

 Je ne prends pas la peine de fermer la porte. Qu’est-ce qu’Aurore fait si tard dans la maison à errer dans le couloir ? Une insomnie ? Ce n’est pourtant pas son genre, ce qu’elle aime le plus après lire, c’est dormir ! Peut-être que quelque chose l’a réveillée, mais je n’ai rien entendu, enfin je crois… Non, quand je suis rentrée, je suis allée dans la cuisine et je suis montée dans ma chambre. Sans prendre le temps d’allumer la pièce (je ne sais plus où est l’interrupteur), je cherche mon lit à l’aide de mes mains, les yeux écarquillés même si cela ne sert à rien, et dès que je le touche, je plonge immédiatement dedans. Tiens, mes talons ne sont plus à mes pieds. Tant mieux, ils me faisaient trop mal. Je pourrais m’endormir tout de suite, même avec mon mini-short et ma chemise bouffante blanche, qui ne sont pourtant pas de superbes pyjamas. Je suis trop fatiguée pour bouger. Je reste donc là, sur le ventre, à ne penser à rien, puis à Chuck, puis à la boîte de nuit, puis aux fossettes de Chuck, puis à son poignet, son anneau, sa veste en jean, sa carrure.

— AAAAAH !

— Réveillée ! Réveillée ! Qu’est-ce…, m’exclamé-je en sursautant.

 Qui a pu crier comme ça ? Aurore ? C’était un cri de femme, ou alors d’un homme à moitié endormi. J’aimerais beaucoup faire comme si je n’avais rien entendu et reposer ma tête.

 Oui, j’aimerais beaucoup faire ça.

 Je dévale donc les escaliers, loupe l’avant-dernière marche, et ai le réflexe de m’accrocher à la rampe. Heureusement qu’elle est là, cette petite rampe. Non, c’est moi qui te remercie. J’aurais préféré suivre mes principes et me rendormir. Quand je suis entrée dans la cuisine, j’ai compris que ce n’était pas par préférence que j’aurais dû rester dans mon lit, mais par instinct, et pas n’importe lequel. L’instinct de survie.

 Aurore est là. Elle est recroquevillée par terre contre les placards en bois de la cuisine, juste en dessous de l’évier. La cuisine est allumée. Elle est toute seule et paralysée. Il n’y a que ses yeux qui arrivent encore à bouger et à essayer de me communiquer quelque chose. J’ai très envie de la laisser délirer dans son coin, mais cela ne lui ressemble pas de crier aussi fort, sauf quand on sait pourquoi elle a crié. À ma gauche (ou ma droite, je confonds tout le temps les deux), il y a une table en verre sur laquelle sont posés des torchons sales et des miettes par milliers, avec du sang sur un des bords. En dessous de la table, il y a Damien. Il n’est pas recroquevillé sur lui-même, au contraire, son corps est bien droit, allongé sur le dos plaqué contre le parquet ensanglanté. De grandes et profondes griffures traversent son torse et ses bras, dont un qui, je pense, ne répondra plus jamais à l’appel. Les entailles ont déchiré ce qui devait être un T-shirt dont je serais incapable de donner la couleur. Ses jambes n’ont pas l’air endommagées, elles sont étrangement silencieuses. Quant à la tête… Mais qu’est-ce qu’il a à… mon Dieu.

 Si j’avais les mains disposées à agir, mon premier réflexe aurait été de m’entortiller pour passer sous la table et vérifier la respiration de Damien, comme quelqu’un qui se convaincrait qu’il est encore en vie quand tout indique que ce n’est plus le cas. Seulement, mes mains ne peuvent pas m’élancer, elles ne le pourront pas tout de suite.

 Chuck a surgi derrière moi et m’a empoigné avec seulement trois de ses doigts. Ensuite, je crois qu’il a collé la lame de son couteau sali au creux de ma gorge, sans me la trancher. Je sens juste un courant électrique circuler à la vitesse de la lumière dans tous mes nerfs, ce qui provoque un puissant bond en arrière, d’une force incroyable. Je ne me suis jamais sentie aussi forte, mais malgré ma motivation, mon acharnement de biche n’a fait qu’aggraver la situation. Chuck. Je sais que c’est lui, je reconnais l’anneau qu’il porte à son oreille, le bracelet argenté qui orne sa main qui m’emprisonne, et pourtant, il ne me regarde pas. Il ne m’a pas reconnue, sans doute. Oui, c’est sûrement ça. Il a voulu se venger de Damien qui lui aurait fait je ne sais quoi, ça a mal tourné, et avec l’obscurité de la boîte de nuit et l’alcool qui dégradait mon état et le sien, il ne me reconnaît pas.

 Lassé de me voir me débattre inutilement, il m’envoie valser vers la fenêtre de la cuisine. Je manque de passer par-dessus bord. Heureusement que les instincts de survie sont là, même s’ils n’arrivent pas toujours quand il le faut. Je suis maintenant dos à la scène. Je n’entends plus Aurore, qui je crois a réussi à se relever, pas à temps malheureusement. Les coups de couteau fusent, et la voix d’Aurore se perd dans l’oubli.

 Je sens un bras musclé agripper mon épaule et me tirer violemment en arrière. Cette fois-ci, Chuck me regarde droit dans les yeux. Je réponds à cet affrontement silencieux sans baisser la tête, de peur de croiser ce que je refuse de réaliser. C’est la première fois que je vois aussi nettement le visage de Chuck. Ses yeux sont d’un bleu si hypnotisant qu’il est tout bonnement impossible pour moi de baisser la tête, ni même de penser à l’atroce scène qui vient de se produire. Je perçois le son du couteau qui tombe au sol. Il n’est plus qu’à quelques centimètres de moi. Je ne comprends plus rien à ce qu’il m’arrive. Ce n’est plus une question d’alcool, c’est une question de conscience. La cuisine a disparu autour de moi, je ne vois que deux yeux bleus qui entrent en moi, qui contrôlent mes pensées.

 J’ai perdu le contrôle.

 Je n’ai pu le reprendre que neuf mois plus tard. Chuck s’est volatilisé dans la nature. J’ai changé de pays. Je suis partie une semaine après ma rencontre avec lui. Je n’ai été voir personne, pas même ma famille. Je ne suis pas allée à l’enterrement de Damien, qui finalement ne dormait pas avec sa copine cette nuit-là, ni à celui d’Aurore. Je ne les connaissais plus, parce qu’intérieurement, je suis morte avec eux, avant de revivre une heure plus tard, dans ma chambre, en union avec le corps de Chuck. Je me suis volatilisée, moi aussi, dans une autre direction, sauf que je n’étais plus seule, et que je ne le serai plus jamais, maintenant que la petite Emilie est entrée dans ma vie.

La pianiste aveugle

Défi : écrire une histoire en une heure

Il neigeait, cette nuit-là. Les flocons étaient épais et doux quand ils coulaient sur les cheveux d’Émilie. La petite fille était figée, au beau milieu de la ruelle éclairée par un vieux lampadaire vert bouteille dont l’ampoule clignotait. Le chemin l’aurait étouffée si elle ne retenait pas sa respiration depuis déjà une dizaine de secondes. On n’entendait plus les voitures rouler de l’autre côté de la grande muraille de maisons d’usine, seulement la faible mélodie d’un piano qui résonnait dans la tête de l’enfant. Devant elle, son père, allongé sur le ventre, les yeux livides. Ses petits yeux enfantins ne le quittaient pas. Elle ne voyait plus rien d’autre que lui autour d’elle. Quelques instants plus tôt, la fillette maintenant orpheline avait quitté la maisonnette, s’inquiétant de la durée anormalement longue de son absence. Il avait pourtant dit que c’était l’affaire d’une course, une simple course à deux rues de chez lui. Émilie était encore en robe de chambre, une robe blanche lui arrivant au-dessus du genou, avec de la dentelle qui ornait le bas et le col. C’était le seul vêtement qu’elle portait et l’hiver glacial n’arrivait pourtant plus à l’atteindre. Pour elle, il ne faisait ni chaud, ni froid. Plus rien ne lui était perceptible, hormis ce funeste spectacle. La petite Émilie était sortie en laissant la porte ouverte, ne pensant plus qu’à son père qui jamais plus ne sourira. Le piano que l’enfant avait laissé courait dans sa tête, c’était tout ce qui lui restait. Les flocons ne tombèrent plus, ils furent figés dans le temps, auquel personne ne peut échapper.

 Émilie vit pour la dernière fois ces soirs au coin du feu, où il lui racontait des histoires qu’il improvisait rien que pour elle, son unique fille, son trésor pour qui il aurait donné sa vie. Un après-midi, ils étaient allés au parc tous les deux. Émilie savait à peine marcher, et la présence de ses doigts abîmés la rassurait. Il était cet appui sur lequel elle s’était toujours reposée, l’homme qui l’avait élevée, qui lui avait tout appris, l’homme de ses onze années de vie, qui lui fut arraché pour une raison qu’elle ignorait, un secret qui ne lui sera jamais dévoilé. Émilie ne voulait pas s’approcher davantage, ne voulait pas non plus y croire, et malgré cela, la pauvre enfant ne pouvait rien contre la mort. À dire vrai, elle ne voulait plus rien voir du tout, alors, ses yeux prirent leurs dernières secondes pour dire adieu à celui qu’elle respecterait toute sa vie, puis ses pupilles s’éteignirent petit à petit. Les flocons reprirent leur chute et le piano imaginaire laissa place au vacarme des voitures. Le lampadaire, seul spectateur de la scène, lui était à présent inutile. Sa solitude le gagna, et l’ampoule mourut, tandis que l’enfant passa le reste de la nuit à retrouver sa maison, perdue dans les abysses, le fin visage dégagé de toute larme qui pourrait creuser ses joues.

 La jeune Émilie devint pianiste. Au fil des années, ses cheveux poussaient. Fidèles à leur éclat blond platine qui se confondrait presque avec la neige, ils atteignaient maintenant le bas de son dos. La jeune fille aveugle avait le corps d’une nymphe. Les soirs où elle jouait, la plupart du temps dans des bars des villes alentour, Émilie était toujours vêtue d’une longue robe blanc cassé au col en V, rappelant la divinité que ses formes incarnaient. Petite, elle se trouvait laide quand elle essayait les lunettes de son père, son choix fut donc de fermer ses paupières. L’étrange canne qui la guidait lui rappelait celle de sa grand-mère, qui s’était éteinte plusieurs années avant son fils, mais le chagrin de sa mort n’était pas venu. La fillette la trouvait orgueilleuse et vilaine depuis qu’elle lui avait avoué qu’elle la détestait. Encore aujourd’hui, Émilie ignorait ses raisons, mais réfléchir à ce mystère ne lui vint jamais à l’esprit.

 Elle entra dans le bar en début de soirée, acclamée par les habitués qui ne se gênaient pas pour la contempler de la tête aux pieds, non sans s’attarder sur certaines parties plus intimes de son corps. Un bar des années cinquante. Émilie prêtait une oreille attentive aux chariots des serveurs, aux tables qui changeaient régulièrement de place, aux petites chaises qui parfois se déhanchaient quand un hyperactif s’aventurait sur leurs quatre pieds. Généralement, cinq pas avant et deux pas à droite était le bon itinéraire pour atteindre le piano. La jeune femme adorait sentir les arômes du café, la chaleur du chocolat au lait, les confitures faites maison. Le sucre l’intéressait bien plus que le sel, bien qu’elle ne fût pas une gourmande. Elle se rua sur le piano qu’elle avait passé beaucoup temps à entretenir. C’était son piano, ses cordes un peu vieilles mais qui sonnaient toujours aussi bien. Le jazz parcourut le bar qui remplaçait progressivement le café par les bières. D’abord soliste, puis accompagnée par qui le voulait au saxophone, à la contrebasse et aux trompettes disponibles. Ce soir fut une nouvelle fois un succès.

 Émilie était ravie de cette vie, et ne regretta jamais de s’être relevée. En revanche, elle ne rendait plus à ses yeux la faculté de voir. Ce sens était réservé à son père, et Émilie refusait de vivre sa vie d’adulte dans le même monde que celui de son enfance qui avait pris fin à la seconde où il eut rendu son dernier souffle. Ce monde auditif et olfactif dans lequel elle vivait lui convenait parfaitement, malgré ce chagrin enfoui au fin fond de ses pupilles qui résistait.