Lire les premières pages

Sur cette page, je vous invite à lire les premières pages / lignes de mes livres. Bonne lecture 🙂

Sables et récits


De l’eau refroidit mon visage, comme une main intangible. Personne ne m’a caressé avec autant de douceur. La berceuse m’emporte et je refuse d’ouvrir les yeux. Une légère brise accompagne les vagues, je les ressens des pieds à la tête, enseveli sous le sable doré encore chauffé par le coucher imminent du soleil. J’en oublie ma raison d’être, qui je suis, ce que je dois accomplir, les erreurs que je ne dois pas commettre. L’eau pénètre dans mes yeux que je suis contraint d’ouvrir. 

Au même instant, je sens quelque chose de râpeux lécher mon ventre. [...]

L’univers entre les mondes


Chapitre 1 : Nouveau

Une nuit lourde s’attarde ici. Voilà des semaines que le jour s’est volatilisé. La température n’a pas été aussi basse depuis des dizaines d’années. Les créatures qui vivent en ces terres arides sont d’apparences très variées. Pourtant, toutes ont évolué pour s’adapter à ce climat hivernal. Beaucoup arborent un pelage épais et robuste, d’une couleur froide comme le bleu, le vert ou le blanc, puisque l’environnement laisse très peu de place à un nouveau souffle. Ces types de pelages se renouvellent régulièrement, contrairement à ceux des animaux légers, rampants et volants. Ces derniers ont appris à se mouvoir à une vitesse fulgurante afin de chauffer leurs corps fins et cassants. Ils se fatiguent moins, ne dorment presque jamais. Quant à la végétation, seuls quelques plantes, fleurs, buissons et arbres ont survécu dans la nuit glaciale.

Le vent s’invite dans cette zone peu peuplée de la planète. Il s’agit d’une toundra, une étendue de verdure et de cours d’eau durant les saisons éclairées, un sol sombre et recouvert de neige tassée, dense et dure durant les saisons nocturnes, comme c’est le cas aujourd’hui. Et peu importe la période, le sol est gelé en permanence. Le gros manteau d’hiver n’est pas assez épais pour recouvrir les herbes les plus hautes de la toundra, car l’air est trop sec pour que des chutes de neige aient lieu. Quelques groupes de fleurs dormantes, dont les pétales sont pendus vers le sol, ainsi que des arbres nains et des mousses sur des rochers, font surface, tous armés de patience. Une seule espèce vit ici. Elle attend désespérément l’arrivée d’une nouvelle étoile pour l’éclairer. Ces étoiles, appelées « les majestés », ne subsistent jamais très longtemps, trop occupées à fuir les filantes qui sans cesse les tourmentent.

De peur d’être surpris par le vent, les habitants de la toundra se sont terrés dans leurs maisons de bois et de pierres sur pilotis, construites pendant des dizaines de voyages entre leur foyer et la dense forêt toute proche, zone la plus hostile en raison de son obscurité et les créatures qui la peuplent.

Le vent n’a personne avec qui s’amuser. Malgré sa solitude, son souffle vient provoquer les fleurs dormantes qui préfèrent l’ignorer. Suite aux violentes rafales, les arbres de cette planète ont développé au fil des ans une fine couche lumineuse qu’ils font pousser tout autour d’eux, comme une couverture qui les protège du froid. Les arbres nains de la toundra en font partie. Leurs branches sans feuilles se calment et se laissent porter par le courant sans écouter ses menaces. Bien au chaud sous leur duvet translucide, ils parviennent à trouver le sommeil, et seule la lumière du jour pourrait les réveiller. Leur attitude déplaît au vent qui s’en va.

La brise continue sa course jusqu’aux maisons de bois et de pierres, formant un hameau au beau milieu de la toundra tapissée de neige. La nuit effraie moins les habitants que le vent.. Ils gardent le silence. Certains réussissent miraculeusement à fermer l’œil.

Dans le monde astral, des étoiles se regroupent par milliers, d’autres s’harmonisent pour peindre des constellations sur cette immense toile noire. Toutes sont bien trop lointaines pour illuminer la planète. Les filantes aiment beaucoup faire escale en plein milieu d’amas stellaires pour s’entrechoquer. Des centaines d’entre elles explosent créant un feu d’artifice sans précédent, puis retombent en poussières. Dans l’infini de l’espace, elles ne valent pas plus qu’un grain de sable dans un désert. Durant leur chute, le vent les envoie valser dans l’air, très amusé d’avoir enfin une occupation distrayante. Il les fait voler le plus longtemps possible. Les poussières d’étoiles éclairent un instant le hameau à l’image des lucioles, avant de toucher le sol et de fondre dans la neige.

Intrigué, un jeune mâle à la peau cyan quitte sa maison. Bien ancré sur ses deux pattes, le dos droit comme un i, il ferait un très bon chasseur s’il apprenait à bien utiliser les fins tentacules qui lui font office de jambes. Leur poussée, telles des veines reliant le corps des pieds au bassin, offre une agilité et une force hors-normes à l’individu qui les porte. Cette espèce a toujours été dotée de tentacules, mais tous les spécimens n’ont pas cette chance. Ceux qui en sont dépourvus deviennent les créatures les plus faibles de l’écosystème, sans cet atout essentiel à leur survie. Aussi, chaque tentacule se développe de manière unique sur les corps qui en sont munis. Ceux du mâle à la peau cyan, dans la fleur de l’âge et réglé comme une horloge, peuvent sauter à plus de trois mètres de haut sans le moindre effort. Le costaud n’a pas toute sa tête, mais déclare souvent qu’il est plus aisé de courir à quatre pattes plutôt qu’à deux. Pendant qu’il affronte le froid, les habitants encore éveillés assistent à la scène depuis l’entrée de leur maisonnette. Ils restent silencieux, attentifs à la levée de la tempête.

Le vent a tout de suite repéré ce mâle qui cherche à attraper les poussières d’étoiles. C’est la première fois qu’il en voit. Étant très jeune, tout ce qui ne concerne pas la lumière n’attire pas sa curiosité, d’où sa solitude profonde depuis que la nuit est tombée. Sur cette planète, il faut bien avouer qu’il y a des faisceaux lumineux partout, entre les arbres et le verre. Rien ne peut égaler l’éclat d’une majesté, mais la minuscule lueur qui émane des poussières d’étoiles pétille dans ses yeux aussi bleus que le saphir. Le naïf s’élance à plusieurs reprises dans les airs pour les attraper. La brise agitée décide de lui donner un coup de main. Elle le pousse un peu trop fort et voilà le petit costaud qui s’envole. Le vent court derrière lui. Cette nouvelle activité le distrait à tel point qu’il lui réserve sans le savoir le même sort qu’aux poussières d’étoiles. Les habitants sont terrorisés, personne n’ose venir en aide à son camarade.

Le jeune n’a pas l’habitude du froid, mais éprouve beaucoup de plaisir à voler. Ses bras s’écartent, ses poumons inspirent profondément et sa gorge crie à s’en déchirer les cordes vocales. Rien ni personne ne lui a jamais procuré autant de joie. Le vent est si content d’avoir trouvé quelqu’un avec qui jouer qu’il finit par l’emmener hors du hameau, très loin, sans qu’aucun des deux ne s’en aperçoive. C’est ainsi que la tempête s’achève un moment. Le temps passe, les secondes s’écoulent les unes après les autres et les poussières d’étoiles meurent contre l’épaisse couche de neige.

Soudain, le souffle revient sans le petit costaud ; il a dû toucher le sol…

Contrairement à la plupart des habitants, de rares spécimens aiment écouter la tempête. À cinq cents mètres environ du hameau, toujours dans la toundra, se trouve une grotte de cailloux, ou plutôt un igloo, au vu de la densité de la neige qui le couvre presque entièrement. Kartoon est donc assis au bord de son igloo, les yeux et la bouche clos. Pour lui, deux choses sont essentielles : vivre et penser. À en juger par sa carrure athlétique et sa droiture quand il se tient sur ses genoux, il a une trentaine d’années, un âge bien avancé pour son espèce qui a une durée de vie moyenne de vingt-huit ans. Kartoon a su maintenir son corps et son esprit en bonne santé jusqu’à présent. Sa peau est bleu-vert, une couleur dont il ne s’accommode pas. Lui aussi a deux tentacules qui relient ses deux épaules et glissent le long de son dos, telle une seconde colonne vertébrale. Ils lui permettent, comme le jeune costaud, de bondir, courir et grimper avec une facilité déconcertante. Sa respiration ventrale est calme et son rythme cardiaque particulièrement lent. Ses yeux sont clos parce que ce climat n’invite pas à assister au lever d’un jour prochain. Un nombre incalculable de plis lui font office de paupières.

Il est accosté par la brise, plus douce que tout à l’heure. Elle tourne autour de lui sans lui demander la permission, et tente de le soulever, comme elle l’a fait avec sa dernière victime. Elle prend appui sur la gravité et envoie la masse vers les cieux, mais rien ne se passe, à sa plus grande déception. Elle ne devrait pas dépenser autant d’énergie pour un mâle déjà trop vieux pour s’amuser. Son exploration continue. La joueuse se fraye un chemin dans le corps, un voyage unique !

Kartoon est pensif. Il n’est jamais parvenu à toucher une poussière d’étoiles, mais il est persuadé que c’est possible, il pourra alors prouver à tous qu’elles existent vraiment, que ce n’est pas une malice de l’esprit. Kartoon est considéré comme un sage auprès du hameau, car il est celui qui a récemment sauvé leur espèce menacée d’extinction, suite à une invasion des clans voisins, rassemblés par des créatures qui ont pour ambition de régner sur toutes les autres. Aujourd’hui, l’ambiance est paisible, mais pour combien de temps ?

Kartoon sent bien que la brise est venue le chatouiller, cependant, la laisser faire vaut mieux que la chasser. Elle l’aide à se centrer sur lui-même, à prendre conscience de son propre corps. Il a pu sculpter ce dernier et l’assouplir à sa guise grâce à cette capacité de concentration, sans oublier l’usage permanent de ses tentacules. Son agilité n’a aucune rivale en ce monde. Vivre dans une grotte camouflée en igloo ne signifie pas qu’il n’est pas débrouillard, il ne ressent juste pas le besoin de se construire une maison. Kartoon préfère mener une vie simple, il est heureux ainsi.

Kartoon sent que quelque chose ne va pas. Il inspire le plus discrètement possible.

Quelqu’un est là, en face de lui. [...]

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