Pirates

 La lune n’a pas encore atteint son apogĂ©e dans le ciel nocturne qu’une troupe de gens de tous Ăąges sont dĂ©jĂ  Ă  leur poste. CĂ©dric est parmi eux, tout excitĂ© par cette soirĂ©e dont il rĂȘvait depuis trop longtemps. Son instinct lui dicte qu’il est le seul novice du groupe, cela n’a pas d’importance. La salle de concert, minuscule de l’extĂ©rieur, donne sur une ruelle rĂ©servĂ©e aux piĂ©tons, en plein cƓur de la ville envahie par les Ă©tudiants.

 Ce dernier a longuement hĂ©sitĂ© sur sa tenue de soirĂ©e, qui doit respecter Ă  tout prix les codes voulus par le monde du rock. Il faudrait un T-shirt arborant un groupe mondialement connu comme AC/DC, dĂ©tenteur du deuxiĂšme album le plus vendu au monde, ou encore Queen, sans parler de The Beatles. Il est cependant possible de porter des T-shirts de groupe que tout le monde porte sans savoir de quoi il s’agit, comme Killing Joke ou Ramones.

 CĂ©dric a choisi le T-shirt du groupe qu’il compte voir en concert ce soir, c’est une idĂ©e trĂšs apprĂ©ciĂ©e. Il est noir uni avec comme imprimĂ© la pochette de leur dernier album. CĂ©dric n’est pas trĂšs grand, il nage un peu dedans. Pour le moment, il n’a pas de tatouage et il n’a pas envie d’en avoir. Ses quelques bracelets rivet en cuir lui conviennent. L’Ă©tudiant voulait porter son bracelet de force offert par sa grande sƓur Agathe, mais il compresse trop son poignet. Enfin vient le choix douloureux entre les Doc Martens et les Converse. CĂ©dric n’a pas de Doc, de nos jours la qualitĂ© des chaussures baisse pour un prix identique, et puis, les Converse sont beaucoup plus agrĂ©ables Ă  porter. Les siennes sont montantes, bleu foncĂ© et munies de semelles fines et blanches. Elles Ă©taient prĂ©sentĂ©es sur une table en bois dans une friperie quand il les a dĂ©couvertes, impatientes de trouver un nouveau porteur. Elles sont un peu usĂ©es, mais Ă  son goĂ»t et Ă  la bonne pointure. Quelle chance, ce n’est pas donnĂ© Ă  tout le monde, des Converse.

 Le voilĂ , notre petit CĂ©dric, parĂ© pour la grande aventure, prĂ©sentĂ© sous son meilleur jour.
 Il ne se posera jamais la question, mais il peut s’habiller comme il veut pour aller Ă  un concert.

 Le bĂątiment est compressĂ© entre deux autres, lesquels s’Ă©tendent sur toute la ruelle. Autour de lui, les bars, boĂźtes de nuit et restaurants sont les plus prisĂ©s des fĂȘtards. La façade est en bois, peinte en blanc, avec deux fenĂȘtres battantes au premier Ă©tage et deux fenĂȘtres lucarnes au second, toutes salies par des traces de doigts. Le toit en ardoise apporte une Ă©lĂ©gance minime. De loin, personne ne penserait qu’il s’agit lĂ  d’une salle de concert. CĂ©dric, un peu intimidĂ© par l’endroit et le monde, s’attarde sur ce qu’il voit au rez-de-chaussĂ©e depuis la ruelle. Trois fenĂȘtres Ă  l’ancienne rouge vif lui font dĂ©couvrir une toute petite entrĂ©e avec un bar Ă  sa gauche, derriĂšre lequel vont et viennent les gĂ©rants qui portent tous une tenue similaire Ă  la sienne. De l’autre cĂŽtĂ© de ce bar, des gens discutent et boivent des biĂšres dans un gobelet avec des inscriptions que CĂ©dric ne peut pas lire Ă  une telle distance. Ce dernier respire un grand coup et se dirige vers l’entrĂ©e, Ă  droite des fenĂȘtres rouges, non sans une onde de stress qui marque des plis sur son front.

 Un agent de sĂ©curitĂ© Ă  la peau noir Ă©bĂšne doit baisser la tĂȘte pour dĂ©couvrir le jeune peureux. Celui-ci lui tend son billet d’une main tremblante et passe sans encombre. Aucun des deux ne s’est vraiment regardĂ©, seuls des bonsoir et merci Ă  peine audibles se sont croisĂ©s.
 On entend une grosse caisse de batterie, au rythme lent et au son Ă©touffĂ©, depuis une piĂšce derriĂšre l’entrĂ©e en forme de carrĂ©. En entrant, CĂ©dric remarque l’escalier en bois de hĂȘtre emmurĂ© Ă  sa droite. L’air chaud lui fouette le visage, pourtant, CĂ©dric frissonne, sĂ»rement par timiditĂ©. Il se fraye un chemin, manque Ă  plusieurs reprises de renverser la biĂšre d’un voisin, en direction du bar. Il est fait en bois de chĂȘne, lisse, avec pour seule dĂ©coration un nombre incalculable d’autocollants de divers groupes et de logos que CĂ©dric ne reconnaĂźt pas. D’ailleurs, le bar n’est pas le seul. Tous les murs ont cette dĂ©coration, en plus des affiches indiquant les Ă©vĂšnements Ă  venir et les programmes du trimestre disposĂ©s sur une Ă©tagĂšre. DerriĂšre le bar sont alignĂ©es bouteilles et tireuses, ainsi que de quoi faire des cocktails.

 CĂ©dric commande une Stella Artois en 25cl, de quoi l’ambiancer un petit moment. Il n’est pas le seul Ă  venir seul, mais il n’a aucune envie d’aller parler Ă  des inconnus. C’est comme cela qu’il veut savourer son premier concert : profiter un maximum, Ă  sa façon. Quand il est entrĂ©, cinq minutes de concert se sont Ă©coulĂ©es. Sans perdre un instant, CĂ©dric emprunte la porte du fond, aprĂšs le bar, traverse ainsi ce qu’il devine uniquement par l’odeur comme Ă©tant des toilettes, et ouvre une seconde porte donnant accĂšs Ă  la salle.

 Les quatre hommes anglais composant les membres du groupe portent tous une chemise. La chemise Ă  rayures noires et blanches du bassiste, la chemise bleu uni du guitariste, celle d’un marron tachetĂ© du batteur et la derniĂšre Ă  manches longues du chanteur dont la danse laisse CĂ©dric perplexe. En tant que premiĂšre fois, son choix est le meilleur qu’il pouvait faire, et il s’en rendra trĂšs vite compte, en bien comme en mal. Le genre de musique est un post-punk que peu de gens dans la salle ont l’habitude d’Ă©couter, ce qui ne les empĂȘche pas de s’enivrer. CĂ©dric est parvenu Ă  compter six projecteurs derriĂšre le groupe, trois de chaque cĂŽtĂ©. Les deux du haut sont blancs et s’amusent Ă  balayer la foule en dessinant des cercles de lumiĂšre, ceux du milieu passent du vert au rouge et restent fixes, et les deux derniers tournent sur eux-mĂȘmes en projetant plusieurs petits cercles jaunes sur l’estrade. CĂ©dric a d’abord dĂ©testĂ© les rares secondes oĂč les deux projecteurs du haut lui brĂ»laient la rĂ©tine, mais trĂšs vite, cette sensation ne le dĂ©range plus. Il a dĂ©jĂ  oubliĂ© les lumiĂšres, il pense maintenant aux gens qui l’entourent.

 Se trouver un bon poste d’observation n’est pas une mince affaire, et pour un petit homme, la tĂąche est ardue. Il n’a pas rĂ©ussi Ă  rester plus de deux morceaux au mĂȘme endroit. C’est Ă©trange, comme ambiance. Les gens avec lui dans la fosse ne dansent pas vraiment pour la plupart. Ils regardent le groupe jouer, fascinĂ©s, tout en maintenant une expression neutre. Ils se gardent bien de montrer leur excitation. Certains restent statiques par peur d’ĂȘtre jugĂ©s, mais pour beaucoup d’autres, c’est parce que le rythme n’est pas vraiment appropriĂ© pour bouger dans tous les sens. Pour les gens comme CĂ©dric, c’est simplement parce qu’Ă©couter une si belle musique leur prend tous leurs sens. Le corps ne rĂ©pond plus.

 CĂ©dric a trouvĂ© son instrument fĂ©tiche : la basse. Il se rend trĂšs vite compte que sans elle, les morceaux perdraient beaucoup de leur Ă©clat. Ce sont ses notes graves qui servent de socle pour soutenir toutes les autres. Elle maintient la mĂ©lodie pour laisser le chanteur respirer, et se repĂšre avec la batterie. À elles deux, la guitare Ă©lectrique n’a plus qu’Ă  donner tout ce qu’elle a. CĂ©dric aime aussi regarder tous ces cĂąbles qui encombrent la scĂšne, apportant l’Ă©nergie Ă  tout l’orchestre, aux amplis, aux pĂ©dales, aux instruments, aux micros, aux projecteurs. Le sol tremble sous ses pieds, grĂące Ă  la grosse caisse et Ă  la basse, un tremblement qui traverse tout son corps, comme s’il lui apportait de l’Ă©nergie, d’un autre moyen de communication que les cĂąbles.
 Le chanteur n’a pas plus de vingt ans, les autres membres ont aussi l’air trĂšs jeunes. Il se tient au milieu, entre le bassiste et le guitariste, et ne tient le micro sur pied que quand il chante. Le reste du temps, il danse. Il plie ses coudes, balance ses avant-bras le long de son torse, se tord, plie et tend ses jambes et fait du surplace avec ses pieds. Si les gens ne savaient pas qui il Ă©tait, ils le prendraient pour un fou.
 CĂ©dric n’a jamais entendu une voix aussi grave de sa vie. Elle est rauque, s’enroule Ă  chaque mot prononcĂ©. Sa langue est sollicitĂ©e Ă  tous les instants. Sa bouche laisse apparaĂźtre ses dents encore propres, mais aucun sourire ne vient illuminer le visage. Toute cette nervositĂ© que l’on ressent dans sa voix, dans ses paroles que CĂ©dric ne comprend malheureusement que trĂšs vaguement, ne lui donne pas d’autre choix que se laisser hypnotiser. Ils ont tous les cheveux courts, et finalement, ils sont bien habillĂ©s.
 Le guitariste, tĂȘte baissĂ©e, est plus concentrĂ© que jamais sur son instrument. Il est plus intimidĂ© par la foule, qui n’est pourtant pas si grande, que terrifiĂ© Ă  l’idĂ©e de devoir s’appliquer sans faire aucune erreur. Le bassiste, lui, est calme. Il observe ses amis tendus, et se dit qu’il ira les rĂ©conforter aprĂšs leur performance. Enfin, le batteur est stupĂ©fait de tenir aussi longtemps un tel rythme, lui qui d’ordinaire est toujours inquiet. Tous les quatre s’apprĂ©cient, cela va sans dire, mais il y a quelque chose qui plane dans l’air tandis qu’ils jouent, quelque chose que personne, pas mĂȘme CĂ©dric, ne remarque. Il est grand temps pour eux d’avoir une conversation, surtout qu’ils ne s’attendent pas aux semaines de gloire qui vont suivre la sortie toute rĂ©cente de leur nouvel album.

 On trouve quand mĂȘme, parmi la foule, des gens qui se bousculent et qui sautent. Tout indique qu’ils n’Ă©coutent pas vraiment la musique. Personne ne dit rien, personne ne les voit, personne n’est gĂȘnĂ©, tant ils sont sous le charme de ce qu’ils Ă©coutent. Quelques moments endiablĂ©s font leur apparition dans les morceaux choisis, mais la plupart d’entre eux sont lents, loin d’ĂȘtre reposants pour autant.
 AprĂšs deux rappels, le concert s’achĂšve. Les fumeurs s’empressent d’emprunter la porte de sortie pour se soulager, beaucoup retournent au bar. Cinq ou six personnes restent dans la fosse, dont CĂ©dric, sous le choc de cette agrĂ©able soirĂ©e. CĂ©dric n’oubliera jamais ce regard que le chanteur lançait. Il ne regardait pas les gens, il Ă©tait lĂ  sans ĂȘtre lĂ . Ses petits yeux dĂ©gageaient une profonde tristesse, derriĂšre la surface qui dĂ©clamait des mots affreux mais sincĂšres. Le jeune homme espĂšre au fond de lui que ses amis lui remontent en ce moment le moral, dans leur loge, Ă  seulement une dizaine de mĂštres de lui. CĂ©dric brĂ»le d’envie d’aller les voir. Il les adore, aprĂšs tout. Il se retient cependant. Ils ne se connaissent pas, leurs affaires personnelles ne le concernent pas. Alors, CĂ©dric passe la porte, traverse le bar sans un mot et quitte le bĂątiment.

 Il fait encore plus sombre et froid que quand il est entrĂ©. Il grelotte sous son T-shirt. Sans jeter un Ɠil derriĂšre lui, il s’enfonce dans la pĂ©nombre et rentre chez lui, les oreilles ravies, son gobelet vide Ă  la main, en passant en boucle le dernier morceau dans sa tĂȘte.

 Dans la loge, Ian Curtis, Ă©reintĂ©, est assis sur un divan.

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