Aujourd’hui je suis pionne

7H08. L’air me glace le sang. Je tremble comme une feuille mais continue de marcher malgré la fatigue. Mon sac s’écrase de tout son poids sur mon dos, et je n’ai pas le droit de le jeter par-dessus bord, direction les rails des chemins de fer pour un aller simple en enfer. Je manque à plusieurs reprises de glisser sur le goudron gelée par le froid. Heureusement je n’ai que quelques rues à traverser pour arriver à destination. Mes clés de boulot s’agitent dans ma poche, apparemment les seules pressées de commencer la journée, bien avant le lever du soleil.

Avant d’ouvrir le grand portail aux barreaux blancs, je reste une seconde à observer l’établissement qui se dresse une centaine de mètres plus loin. La nuit et le brouillard me gardent à l’abri de ce spectacle lugubre. Deux tours de clés. Le portail s’ouvre non sans grincer. Derniers petites inspirations de plaisir avant mon entrée.

Marie-ThĂ©rèse, alias « la dame de la loge Â», m’accueille d’un « bonjour Â» jovial. Je crois que toutes les dames de la loge du monde s’appellent Marie-ThĂ©rèse. Celle-ci est conforme aux Marie-ThĂ© de mes souvenirs, jusqu’au son strident de sa voix. « Alors premier jour ma grande ? Â» « euh oui Â» « C’est super ça, bon courage ma belle. Â» Je fonce dans la vie scolaire avant qu’elle ne continue de me parler, priant pour ĂŞtre la première arrivĂ©e, courant après le silence comme après un rĂŞve que le petit matin nous arrache sans pitiĂ©. Je suis dĂ©jĂ  venue dans ce genre de lieu auparavant, sous un autre rĂ´le, je sais Ă  quel point le silence est rare et prĂ©cieux. La lumière de la vie sco n’est pas allumĂ©e, pourtant il y avait dĂ©jĂ  une jeune femme discrète du nom d’Emma. Dommage. Une fois les prĂ©sentations faites, on se sourit poliment. Elle au moins n’est pas bavarde.

7H30. Saut dans le temps, les premiers gamins arrivent. J’attends que Julie et Emma modifient une Ă©nième fois l’emploi du temps. Ces deux-lĂ  ne font pas très fan des postes qui demandent du travail et ne se privent pas pour demander aux autres avec le plus doux des sourires : « Adrien, ça t’ennuierait de prendre ma perm Ă  13h30 ? Comme ça je pourrais manger avec Emma. Â» Oui oui fais comme tu veux je m’en fous. Je m’approche furtivement pour dĂ©couvrir la colonne qui porte mon nom. En première ligne : « Cour 3 Â» Sans le faire exprès j’ai prĂ©vu le coup en gardant mon manteau. C’est parti pour 40 minutes dans le froid Ă  regarder des enfants jouer et se taper dessus.

Jusqu’à 8H05, j’ai observé tantôt les enfants (le silence mourrait à mesure que les minutes s’écoulaient), tantôt les trois arbres plantés sur la cour de goudron, tantôt une autre collègue au loin, le regard baissé et la tête éclairée par son smartphone. C’est vrai que j’ai aussi eu envie de le tripoter, mais c’est interdit à l’école, même pour les adultes. La première sonnerie signe mon premier salut. J’ai oublié de regarder ce que je faisais après.

En retournant à la vie sco, je tombe nez-à-nez avec un autre collègue bien plus vieux que moi, le Cauchemar Pour Elèves. Celui-ci, à l’instar de ses ancêtres, arbore un visage plus gai, aucune forme d’agressivité ne transparaissait dans ses yeux. Ce côté accueillant me rassure un peu, mais je reste sur mes gardes. Il me dit que je passerai la matinée avec Julie qui va m’apprendre à utiliser Pronote. Je comprends vite que ce cher Pronote est le Saint Graal de tous. Malchance pour eux, c’est un logiciel très capricieux qui n’hésite pas à planter mystérieusement quand il n’a pas envie de travailler. Ce n’est pas quelque chose que je pourrais faire, planter mystérieusement, mais pour cette première rencontre je fais preuve de patience avec lui et l’ordinateur (qui a probablement déjà fêté son dixième anniversaire). Julie est la gamelle de toutes les gamelles, à tel point que je commençais à regretter les chamailleries des collégiens.

9H55. Récréation matinale. Je suis encore dehors, mais à la grille cette fois. Seule. Le soleil est levé mais il fait toujours aussi froid. Personne ne me voit, hormis les élèves qui commencent seulement leur journée. En les voyant tout endormi, je n’ai pas pu m’empêcher de me déprimer en pensant que je suis levée depuis 5 heures comparée à eux qui ne le sont que depuis 10 minutes. Je résiste à l’envie d’utiliser mon téléphone. Je n’étais pas prête à l’assaut du midi.

11H. Perm 1. La première permanence pour moi toute seule. Il n’y a pas beaucoup d’élèves, certains sont partis manger chez eux. Je m’imaginais qu’ils seraient par consĂ©quent plus calmes. Que nenni ! Ce n’était pas des enfants mais une horde d’estomacs sur pattes qui me cassaient les oreilles. Avec mon physique de gamine de 16 ans, je ne suis pas aidĂ©e par la Nature pour que l’on me prenne au sĂ©rieux. J’ai fait l’erreur de dĂ©butante : j’ai haussĂ© la voix jusqu’à ce que mort s’en suive. 11H45. J’ai craquĂ© en lâchant les fauves plus tĂ´t. Ils mangeront en premier Ă  la cantine. Alors que je les suis, ouvrant la salle des sacs (me retenant de les enfermer Ă  l’intĂ©rieur), Adrien me rejoint. « C’a Ă©tĂ© ? Â» Il m’a suffit de dire « Y’avait Carpentier et Alyg Â» pour qu’il comprenne. « T’as pas eu de chance pour une première. T’aurais dĂ» nous appeler on serait v’nus. Â» Je n’ai pas osĂ© lui dire que je n’ai pas osĂ© de le faire, je me suis contentĂ©e d’un sourire et d’un « Ă‡a va. Â»

12H05. Réfectoire. Quel plaisir de les voir arriver du self, les bras encombrés d’un plateau qui ne demande qu’à être dévoré, quand toi-même tu n’as qu’une envie c’est de manger. Mon rôle est toujours le même : surveiller. Julie m’a dit ce matin que quelques mois plus tôt, quand la fête du COVID battait son plein, les surveillants devaient placer les élèves par classe, et leur apporter les carafes d’eau. Heureusement que je suis arrivée après. Je sillonnais les rangées, dans un réfectoire bien moins stylé que celui de Poudlard, même si Emma a tenté de rendre les permanences plus chaleureuses en suspendant au plafond des lettres d’Harry.

Un gamin en a poussĂ© un autre, j’étais Ă  cĂ´tĂ©, et le deuxième enfant avait encore son plateau dans les mains. Tout s’est Ă©crasĂ© par terre, le verre a explosĂ© en un millier de paillettes. Celui qui a poussĂ© l’autre, c’est Alyg, celui qui me rĂ©pondait et me prenait de haut. « Oh pardon je voulais pas Â» a-t-il dit, mais ça ne s’adressait pas au pauvre enfant privĂ© de repas, il me parlait Ă  moi. Alors j’ai dit « c’est pas grave Â» et au lieu de le punir, j’ai nettoyĂ© moi-mĂŞme les dĂ©gâts qu’il a causĂ©s. Au bout d’un moment Ă  me regarder faire, il m’a dit « t’es sĂ»re que je le fais pas ? Â» « Non non vas-y. Â» Je crois qu’il a compris la leçon, il est reparti.

15H25. Toilettes. Super. J’allais tantĂ´t chez les filles pour virer les dizaines d’élèves qui squattaient le chauffage, tantĂ´t chez les garçons sans les regarder « magnez-vous de sortir ! Â» (ils ont ri Ă  ma formulation, j’aurais dĂ» dire de vilains mots). Dans les deux maisons, l’odeur est insoutenable. Je ne comprends pas comment ils font.

15H35. Je surveille les élèves en retenue. Je me souviendrai toujours de ce troisième, assis sur sa table à ne rien comprendre aux maths des sixièmes. Tous les surveillants disent de lui qu’il est ingérable et égoïste. J’avais bêtement suivi le mouvement, jusqu’à ce que je réalise que, seul sans ses amis, il était loin d’être stupide.

Quand j’ai quittĂ© le collège, certains Ă  qui j’ai parlĂ© dans la cour le midi m’ont dit que je leur manquerai, et m’ont demandĂ© quand je reviendrai. « Demain Â» j’ai rĂ©pondu. La nuit tombe dĂ©jĂ , je n’ai plus froid et j’écoute de la musique.

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